- La variole frappe le Québec pour la dernière fois en 1885, près d’un siècle après la conception du vaccin.
- Pélagie Robichaud, buandière d’hôpital morte à Montréal le 2 avril 1885, est la première victime de l’épidémie.
- La vaccination imposée aux Montréalais provoque plusieurs émeutes anti-vaccination.
- L’évêque Édouard-Charles Fabre appuie publiquement la vaccination et demande aux prêtres de son diocèse d’en faire autant.
- L’Union des Cantons-de-l’Est publie en septembre 1885 des remèdes présentant la vaccination comme superflue.
La variole, aussi nommée petite vérole ou picote, est une maladie fort contagieuse et souvent mortelle qui a été un véritable fléau dans plusieurs régions du monde jusqu’à son éradication en 1979. Son impact sur le Québec dans sa période coloniale a été abordé dans la première partie de cet article.

François d’Assise et d’autres religieux soignant des personnes qui semblent atteintes de variole. Wikipedia Commons.
C’est en 1885 que la petite vérole frappe pour la dernière fois le Québec, soit près d’un siècle après la conception du vaccin contre la maladie. Pourtant, la vaccination n’était pas répandue chez les Canadiens français malgré des efforts soutenus des gouvernements pour encourager, voire imposer celle-ci.
En mars 1885, un conducteur du Grand Trunk Railway apporte la variole à Montréal. Ses draps infectés contaminent ensuite Pélagie Robichaud, qui travaille à la buanderie de l’hôpital où l’homme est soigné. Elle est la première morte de l’épidémie de variole de 1885. Sa sépulture indique qu’elle décède à Montréal le 2 avril.

Source: Image d1p_1101a1007.JPG, Registres du Fonds Drouin (Québec/Fonds Drouin/Mtl/Catholique/Montréal (Basilique Notre-Dame)/1880/1885/Sépultures/), GenealogieQuebec.com
À la suite de la contagion de Pélagie Robichaud, la maladie fait plusieurs milliers de morts entre 1885 et 1886, notamment à Montréal. La vaccination sera imposée aux Montréalais, non sans résistance : plusieurs émeutes anti-vaccination éclatent dans la population méfiante.
Le camp anti-vaccin compte des acteurs d’importance : citons par exemple Joseph Émery-Coderre, éminent médecin militant contre la vaccination obligatoire. L’Église catholique est appelée en renfort pour convaincre la population réticente. L’évêque de Montréal, Mgr Édouard-Charles Fabre, joue un rôle décisif en appuyant publiquement la campagne de vaccination et en commandant aux prêtres de son diocèse de faire de même auprès de leurs paroissiens.
Cette crise survient dans un contexte politique complexe : elle éclate en même temps que la rébellion du Nord-Ouest, au cours de laquelle les Métis des Prairies se révoltent contre le gouvernement canadien. Généralement descendants de Canadiens français et d’autochtones, les Métis de l’Ouest canadien sont majoritairement francophones et catholiques et leur rébellion jouit d’un soutien considérable au Québec.
Son échec, qui se solde notamment par la pendaison de Louis Riel, exacerbe considérablement les tensions entre francophones et anglophones au Québec ainsi que la méfiance des Canadiens français envers les directives du gouvernement. On attribue notamment à John A. Macdonald, alors Premier ministre du Canada, la phrase « [Riel] sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur ».

Le gouvernement provisoire constitué par les Métis et leur chef Louis Riel. Wikimedia Commons.
Du côté des journaux, francophones et anglophones se renvoient la balle, évoquant d’une part l’hystérie des Canadiens anglais et d’autre part la malpropreté des Canadiens français. Le 12 septembre 1885, L’Union des Cantons-de-l’Est, journal basé à Victoriaville, publie un article sur les prétendus ravages de la « picotte ». En voici l’introduction :
« Si nous en croyions les journaux des Etats-Unis publiés en langue anglaise, la picotte serait en train de décimer la bonne ville de Montréal. Pratiquement, notre métropole commerciale est en quarantaine à l’heure qu’il est! Beaucoup de monde souffre et un plus grand nombre encore souffriront de cet état de choses. Et à qui la faute? A la presse de votre ville, bonnes gens de Montréal. C’est elle qui a répandu partout que la picotte vous rongeait, que le fléau prenait des proportions horribles, que toute la cité allait y passer. »
Ainsi, cet article accuse les journaux de langue anglaise d’exagérer considérablement les proportions de l’épidémie de variole, d’autant plus que les Canadiens anglais semblent attribuer aux Canadiens français la gravité de la situation :
« Maintenant, comme il faut une bête noire partout, on a imaginé que les canadiens français devaient être les auteurs et les propagateurs de l’épidémie. Le Herald de Montréal a accusé nos co-nationaux d’être ignorants, sales, crasseux, etc. C’est une grosse calomnie! Nos canadiennes françaises sont généralement propres, industrieuses, passant les trois quarts du temps à laver et écurer dans leur maison. »
Cet article ne rejette pas pour autant la science et reconnaît les lacunes du peuple canadien-français pour ce qui est de l’hygiène.
« Aussi les ravages de l’indifférence pour la lecture et les sciences sont infiniment plus à redouter que ceux de la picotte à Montréal dont les victimes ne dépassent pas quelques dizaines. »



Source: Image 00080.jpg,
Collections Diverses de l’Institut Drouin(23 – Journaux anciens/L’Union des Cantons de l’Est (Arthabaskaville)/1867-1887/1885/),
GenealogieQuebec.comToujours en septembre 1885 paraissent cependant dans L’Union des Cantons-de-l’Est des remèdes et recettes pour soigner la variole, perpétuant l’idée que la vaccination était au mieux superflue, sinon dangereuse.
« Je me rappelle avoir lu dans le (Journal de l’instruction publique), que la racine de la Sarrasine [sarracénie] était un antidote contre cette maladie. Vite je me mets à l’oeuvre, j’envoie mon peti servant de messe, un jeune montagnais, me chercher la plante en question, nous infusons la racine, à peine en eurent-ils pris deux ou trois potions qu’ils éprouvèrent un bien sensible, la fièvre disparut, les pustules séchèrent, ils étaient hors de danger, ils n’ont même pas porté les marques de la picote. »
« Quand Jenner découvrit le vaccin de la vache en Angleterre, le monde de la science voulut faire éclater la foudre sur sa tête ; mais quand l’École de médecine la plus savante de l’univers, celle de Paris, publia cette recette pour la variole, elle passa sans encombre. Elle est aussi infaillible que le sort et remporte la victoire dans tous les cas.
Sulphate de zinc, 1 grain ; digitale, 1 grain ; 1 1/2 cuillérée à thé de sucre. Mêlez avec deux cuillérées à table d’eau. Quand le mélange est parfait ajoutez quatre onces d’eau. Prenez une cuillérée à thé chaque heure. La maladie disparaîtra en douze heures. »


Source: Images 00078.jpg et 00084.jpg,
Collections Diverses de l’Institut Drouin(23 – Journaux anciens/L’Union des Cantons de l’Est (Arthabaskaville)/1867-1887/1885/),
GenealogieQuebec.comL’épidémie de 1885 constitue la dernière crise sanitaire d’envergure liée à la variole dans le monde occidental, un peu moins d’un siècle avant l’annonce de son éradication complète grâce à la vaccination. 1979 marquera la fin du virus responsable d’une des maladies contagieuses les plus mortelles de l’histoire de l’humanité, dont quelques échantillons seulement subsistent à des fins de recherche.
Marielle Côté-Gendreau
Étudiante et collaboratrice au Programme de recherche en démographie historique (PRDH) de l’Université de Montréal.
Questions fréquentes
Pélagie Robichaud travaillait à la buanderie de l’hôpital où était soigné un conducteur du Grand Trunk Railway, qui avait apporté la variole à Montréal en mars 1885. Contaminée par ses draps, elle meurt à Montréal le 2 avril, selon son acte de sépulture.
La vaccination était peu répandue chez les Canadiens français malgré les efforts des gouvernements. La crise coïncide avec la rébellion du Nord-Ouest et la pendaison de Louis Riel, qui accroissent la méfiance des Canadiens français envers les directives du gouvernement.
Les numéros de 1885 de L’Union des Cantons-de-l’Est cités dans cet article proviennent des Collections Diverses de l’Institut Drouin, dans la section des journaux anciens, sur GenealogieQuebec.com. On y trouve notamment l’article du 12 septembre 1885 sur les prétendus ravages de la « picotte ».
Sa sépulture figure dans les Registres du Fonds Drouin, parmi les sépultures de 1885 de la Basilique Notre-Dame de Montréal. Elle indique son décès à Montréal le 2 avril 1885, ce qui en fait la première morte de l’épidémie. On peut la consulter sur GenealogieQuebec.com.



